Le fantôme de l'avare

 

Il était une fois près de la petite cité de Jonquière, au royaume du Saguenay, un vieil homme qui habitait seul dans une maison en pierre des champs. Une belle galerie couverte faisait presque le tour de l'édifice, arrêtée seulement par la cuisine d’été qui faisait saillie vers le nord. Le toit, bien charpenté et percé de jolies lucarnes, était recouvert de bardeaux qui changeaient de couleur selon les saisons : brun en été, blanc en hiver. Deux cheminées massives s'élevaient aux extrémités de l'habitation. Plus loin, un appentis frêle et léger protégeait les cordes de bois. Le vaste terrain était ombragé par des peupliers et bordé d'une rangée de petits cèdres qui servaient de clôture. On entrait dans ce domaine à travers une porte cochère que défendait un chien, qu'on ne voyait pas, mais dont on entendait à toute heure du jour les aboiements terribles.

Cette grande demeure était habitée par un vieux monsieur au dos voûté qui s'appelait Grégoire Tremblay. À Jonquière cependant, où l'on voyait parfois passer son ombre tordue les jours de marché, on l'avait surnommé « Quinze-cennes » Tremblay, parce qu'il était près de ses sous : c'était un avare plus avaricieux encore que Séraphin!

Son vice ne connaissait pas de limites. Par exemple, il avait cessé de parler le jour où il avait entendu que le silence est d'or et que la parole est d'argent. À l'église, lorsque l'on passait le panier d'osier pour les offrandes, il faisait semblant de mettre une piastre mais, en fait, il en dérobait deux.

« Charité bien ordonnée commence par soi-même », pensait-il pour se justifier. Il avait ruiné par des intérêts gigantesques toutes les familles qui exploitaient ses terres, si bien que ces terrains, désormais abandonnés, retournaient en friche.

Notre avare vivait en marge du monde et cachait ses richesses au fond de sa masure. Quand quelqu'un s'approchait de chez lui, il détachait son chien qui courait en jappant après l'infortuné voyageur. Lorsque cet animal mourut, après bien des années d'aboiements et de mollets martyrisés, Quinze-cennes Tremblay fut triste. N'allez pas croire qu'il avait du chagrin! C'est qu'il fallait acheter un autre chien et cela représentait une dépense! Il essaya d'amortir les frais en faisant un bonnet avec la peau du chien, mais le bonnet ressemblait plutôt à un misérable ours en peluche. Il voulut ensuite vendre la viande à deux Attikameks qui passaient par là, en affirmant, mi-sérieux mi-goguenard, que c'était du castor. En vain. Il décida donc de faire le chien lui-même. Quand un étranger arrivait, il se cachait dans un bosquet et se mettait à aboyer. Les soirs de pleine lune, il hurlait comme un loup. Enfin, il laissait des saletés sur le chemin pour faire croire que la bête vivait toujours. La terreur fut grande, car les hurlements mêlaient voix humaine et cris animaux. On parla donc de l'existence d'un loup-garou.

Vous comprenez bien que plus personne n'osa emprunter le chemin conduisant chez Quinze-cennes Tremblay. Après plusieurs années, cette route, lentement, fut recouverte par des talles de bleuets sauvages pour disparaître enfin complètement des regards et du souvenir des hommes.

De nombreux hivers passèrent. Combien exactement, on l'ignore. Mais il en passa tant que les petits arbres pas plus grands que des brins d'herbe devinrent assez grands pour que les enfants y construisent des cabanes.
 

Un soir d'hiver, le jeune professeur Elzéar Ouellet qui, enfant, avait construit des cabanes dans ces arbres-là, se prépara pour partir de Jonquière afin de rentrer à Hébertville, rejoindre sa famille. C'était la veille de Noël, et ses bagages étaient gonflés de cadeaux. Mais quel voyage ce devait être! Il faisait un temps à ne pas mettre un chien dehors! Il y avait un vent à écorner les boeufs.

- Apparence qu'il y aura une tempête, dit un curé à Elzéar.

Un soir d'hiver, le jeune professeur Elzéar Ouellet qui, enfant, avait construit des cabanes dans ces arbres-là, se prépara pour partir de Jonquière afin de rentrer à Hébertville, rejoindre sa famille. C'était la veille de Noël, et ses bagages étaient gonflés de cadeaux. Mais quel voyage ce devait être! Il faisait un temps à ne pas mettre un chien dehors! Il y avait un vent à écorner les boeufs.

- Apparence qu'il y aura une tempête, dit un curé à Elzéar.

- Beau dommage, monsieur le curé! Mon cheval en a vu d'autres!

Il s'installa dans sa carriole et partit aussitôt.
 

Bientôt il fut recouvert de neige et, après quelques milles, il ne vit plus rien. Il dut se rendre à l'évidence : la tempête était bien prise, la nuit se confondait avec la forêt et les rafales de neige l'étouffaient. « Beau dommage, monsieur le curé! » pensa-t-il tristement, et il regretta sa forfanterie.
 

Ne pouvant continuer en carriole, il décida de mettre ses raquettes, de prendre son sac et de chercher quelque retraite de chasseur qui aurait pu lui offrir un abri pour la nuit. Il cherchait et il cherchait! Toujours en vain! Désormais, il était perdu : il s'était écarté définitivement. Dans la panique, il entendit japper derrière lui. Un chien semblait le poursuivre. Seul dans la tourmente, ainsi égaré, un chien aux trousses, le pauvre Elzéar était bien mal amanché. Mais c'est bien connu, quand le bon Dieu ferme une porte, il ouvre une fenêtre. Et Elzéar fut heureux d'apercevoir soudain, au loin, la lueur d'une petite lumière qui filtrait à travers les carreaux d'une fenêtre. Quelle chance!

- Une maison! Je suis sauvé!

Elzéar se mit à courir de toutes ses forces. Derrière lui, les aboiements du chien se faisaient plus forts, plus distincts. La peur le transporta, et Elzéar courut encore plus vite puis, après être passé sous une porte cochère, il se trouva devant une vieille maison en pierre des champs. Il gravit l'escalier de la galerie et arriva devant une grande porte. Il tira la sonnière.

- Vite! Vite! Ouvrez-moi! Je vous en prie! Je suis dans le besoin! Au secours!

Il y eut des pas lents dans la maison, des bruits de chaînes et, enfin, lorsque l'on eut tiré la chevillette et que la bobinette eut cherré (ce qui sembla une éternité à notre jeune ami!) la lourde porte s'ouvrit.

- Soyez le bienvenu, dit à Elzéar, d'une voix profonde comme une caverne, un vieillard décrépi et mal rasé, au teint hâve et aux yeux noirs.

Elzéar ne se fit pas prier, surtout que le chien aboyait encore derrière lui.

- Merci monsieur! Que je vous donne la main!

Elzéar enleva l'une de ses mitaines et, bien qu'il eût lui-même la main gelée, celle du vieillard la glaça davantage. Vivement, il la retira de celle du vieux monsieur. Il jeta alors un coup d'oeil surpris à la maison. L'intérieur était riche et accueillant. Un beau plancher verni tout en érable, des murs recouverts de cèdre (ce qui conférait à la demeure un exquis parfum), une grande table en chêne, des chaises aux motifs floraux sculptés, un vaisselier teint avec du sang de taureau, plusieurs coffres recouverts de métal aux décorations imprimées. Dans l'âtre un bon feu s'agitait. Partout, des panaches d’orignaux rappelaient des automnes aux chasses généreuses. Une superbe horloge comtoise marquait la paix des heures passagères. L'horloge sonna douze fois.

- Minuit, dit sourdement l'hôte d'Elzéar.

- Pardonnez-moi de survenir à cette heure, répliqua le voyageur tout enneigé. Joyeux Noël quand même, mon bon monsieur!

- Il est minuit, murmura le vieillard.

Dans l'émotion, Elzéar avait plutôt considéré la demeure qu'il n'avait toisé le vieux. Comme il était pâle! Comme il était maigre! Comme sa voix était grave! Dans son oeil brillait une lueur étrange. Et que dire de ses vêtements tout en guenilles! Le vieil homme était habillé comme la chienne-à-Jacques!

- C'est un bel adon qui vous porte jusqu'ici, ricana malicieusement le vieux, j'allais justement me mettre à table...

Elzéar enleva donc son capot, car on ne mange pas avec ses vêtements d'hiver : cela réchauffe la bière. Sur la table se trouvait un splendide couvert qu'il n'avait pas remarqué au début. Il alla s'asseoir au bout de la table. Le vieux, lui, se rendit lentement à l'autre extrémité. Quand le vieillard marchait, on n'entendait pas craquer le plancher de bois. Étrange... Un magnifique bouquet de fleurs rehaussait les dessins délicats de la porcelaine de Chine. Un candélabre en fer forgé lançait dans l'air mille illuminations.

Elzéar avait grand'faim et il se jeta à coups de cuillerées gigantesques dans la soupe aux gourganes. Comme il était safre, il en mangea tant et tant qu'il crut vider la soupière, mais elle ne se vidait jamais. Étrange...

Ensuite, il trouva sur la table des cretons, de la tourtière et de la tarte au sucre. Alors qu'il terminait une pointe de tarte, il observa autre chose qui lui parut singulier. Comment le vieux faisait-il pour lui présenter des plats qui n'étaient plus de saison? Il y avait belle lurette que le temps des gourganes et des sucres était passé! Les fleurs, d'où venaient-elles donc? Et le vieux lui-même ne semblait pas avoir mangé... Étrange...

L'horloge sonna soudain douze coups.

- Il est minuit, soupira le vieil homme.

- Encore! Ah ça! mon maître, mais il est donc toujours minuit chez vous?

Le vieux alors se dressa sur son séant, ou plutôt il s'éleva dans l'air léger. Il devint encore plus blanc qu'il ne l'était, puis il se mit à flotter comme un nuage. Elzéar sentit que son coeur allait s'arrêter. Ce vieillard à la main si froide, au teint si pâle, à l'oeil si noir.. oui c'était un fantôme! Le jeune homme s'agrippa à sa chaise. Il aperçut alors que la flamme des chandelles du candélabre n'était pas ordinaire ; chaque petite flamme était en fait un feu follet qui s'agitait joyeusement, et le feu qui dansait dans l'âtre brûlait de lui-même, sans l'aide de bois ou de charbon! Elzéar voulut hurler et se sauver à grandes enjambées mais, inexplicablement, il ne pouvait ni crier ni courir : il se trouvait comme paralysé de peur et de stupéfaction. « Quelle est cette sorcellerie? » pensa Elzéar qui se voyait défaillir.

- Mon jeune ami, dit alors le vieux fantôme, je suis Grégoire « Quinze-cennes » Tremblay. Il y a des lustres que j'attends qu'un voyageur égaré, qu'un survenant, passe par ici la nuit de Noël. Jadis, par une nuit semblable à celle-ci, un jeune homme qui s'était perdu en forêt parvint à ma maison. Il frappa pour que je lui ouvre. Je l'entends encore : « Ouvrez monsieur Tremblay, ouvrez-moi, il fait froid et je vais mourir si vous ne me faites point entrer! Il est de tradition de toujours accueillir avec joie le survenant! Au secours, j'ai tant froid! » Mais mon coeur, à force de vouloir des pierreries, était devenu lui-même comme de pierre. Je craignais que ce ne fût là quelque ruse pour voler mes trésors et vider mes coffres précieux! Or, dans le coffre de l'avare, dort le diable... il est dans le coin de chaque pièce d'argent et je l'ignorais! C'est lui qui pousse l'avaricieux à accumuler avec sueur ce dont il devra tôt ou tard se départir avec des larmes! C'est lui encore, je le sais maintenant, qui m'empêcha d'ouvrir la porte. Tandis que le pauvre garçon frappait et frappait, moi je mangeais comme un glouton, et je m'enivrais! Il frappait encore lorsque je décidai d'aller au lit pour m'endormir sur mon matelas bourré de billets. Il mourait lentement de froid tandis que moi, je réchauffais mon âme à la pensée de mes richesses.

Le fantôme trembla un peu, car les fantômes, on s'en doute, sont légèrement vêtus. Après avoir toussé, le fantôme de l'avare reprit :

- Je fus si vil, que Dieu, tout encoléré, me fit mourir le lendemain. Voici comment : j'avais caché une pièce d'or dans une cruche de whisky. Mais, lorsque je voulus boire un coup, j'oubliai ma précaution et je m'étouffai avec l'écu. Je devins tout bleu et mon coeur cessa alors de battre. J'ai été condamné à la fantômerie, à errer dans cette maison, dans l'attente qu'un autre survenant soit porté par le destin jusqu'ici la nuit de Noël. Toutefois, un démon, en aboyant, effrayait les voyageurs qui n'osaient venir se réfugier chez moi. Je vous remercie. Grâce à vous j'ai pu, en vous accueillant avec âme bonté, sauver mon àme de la damnation éternelle. Il ne faut jamais oublier de bien recevoir celui qui survient à l'improviste! Adieu.

Le fantôme disparut et Elzéar entendit un hurlement semblable à celui d'un loup : c'était le diable enragé d'avoir perdu une âme pour son enfer. Le hurlement fit sur Elzéar une impression aussi forte que le fantôme si bien que, à bout de nerfs, le jeune homme s'évanouit.
 

Elzéar fut tiré de son évanouissement par un rayon de soleil matinal qui lui réchauffait le nez. Dans la maison, il ne restait rien du faste de la veille : tout était délabré et en ruine! Par la porte lézardée entrait un vent qui sifflait bruyamment. Sur le parquet abîmé par les intempéries - car le toit laissait entrevoir le ciel - s'était formé un tapis de givre. Les murs étaient fissurés, les pierres des cheminées avaient été fendues par la rigueur du climat. Elzéar se leva, engourdi de sommeil et de froid, puis il fit quelques pas dans la pièce.

- Comme tout est désolant!

En effet, les meubles étaient vermoulus, pourris même. Sur la table, il y avait les restes d'un grand repas putréfiés depuis longtemps. La vaisselle était toute cassée et la soupière ne contenait que le cadavre d'un gros crapaud congelé. Un pot de fleurs, vide et solitaire, semblait avoir perdu le souvenir des lilas et des marguerites. Des panaches d'orignaux servaient de plaisants refuges aux écureuils endormis. Un candélabre avait l'allure d'une main griffue et glacée. Partout, dispersés çà et là, des coffres vides, cassés, éventrés.

Le jeune homme songea alors à son aventure de la veille : la tempête, l'aboiement d'un chien, sa course désespérée vers une maison puis... N'était-ce qu'un rêve? Le repas somptueux, l'accueil du vieillard... le fantôme...! Et cette maison abandonnée! Avait-il rêvé? Elzéar était-il entré ici pour tomber, vanné de fatigue, sur le parquet abîmé?

- Quelle histoire à raconter à mes parents! s'exclama Elzéar en quittant la maison dans l'espoir de retrouver son cheval, sa carriole et ses précieux cadeaux de Noël. Il sortit donc et n'avait fait que quelques pas dans la neige molle, lorsqu'il entendit un bruit qui le fit tressaillir. Il s'élança vers la maison, gravit l'escalier pourri, entra dans la pièce et courut vers la cheminée. Son sang soudain ne fit qu'un tour et il comprit alors d'où provenait ce bruit : c'était la vieille horloge comtoise qui sonnait encore les douze coups de minuit...

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